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31/01/2017

Ecrire à tout prix

CONSTRUCTION

5 novembre 2012

Je suis stimulée, presque contrainte, à écrire tous les jours, car les événements suivis par Francis Delphy se déroulent au même rythme que les miens. La chronologie est exacte, au point que chez lui, nous sommes le 5 novembre 1978. Nous avançons en parallèle, au rythme des saisons, jours après jours. Mais au fond de la mer, les saisons n’ont pas cours !

Si Jenny me permet d’avoir sur mon histoire un regard frais et candide, elle n’a pas un rôle majeur. Francis me correspond mieux qu’elle. Je pense que Jenny représente la fille que j’aurais pu être si j’avais mieux accepté ma féminité. Encore aujourd’hui, je trouve plus facile de penser « masculin ». J’aime avoir des copines, je les trouve sympathiques et jolies. Moi aussi, je m’applique à soigner mon apparence, mais c’est plus pour mon mari et pour les autres que je le fais. Je me sens vraiment moi qu’en habits pratiques, par exemple quand je promène ma chienne. Ensemble, nous partons en exploration. Même si les forêts que nous traversons n’ont plus beaucoup de secrets pour nous, nous trouvons toujours un arbre étrange, un oiseau moins timide, un nouveau sentier…

Mes rares souvenirs de voyage alimentent les décors des étranges lieux découverts par le Poséidon : une île, une cité sous-marine, un laboratoire, une ville, mes escapades en France maritime… Je les prends comme ils viennent, persuadée que mon inconscient sait mieux que moi où je vais.

J’ai le sentiment précis d’être guidée. Seule cette conscience que je perçois au fond de moi sait ce que va donner cette étrange construction. Je bâtis l’univers de mon personnage comme un puzzle. Des pièces réalisées sans impression de cohérence, comme des épisodes disparates. Et plus j’avance, plus je comprends que chaque pièce a un sens précis. Elles finissent par s’imbriquer parfaitement, mais je ne vois pas encore l’image finale. C’est d’ailleurs ce qui me fascine. Continuer cette création, avancer de découverte en découverte, curieuse d’en connaître un jour le résultat. Tout en espérant ne pas finir trop tôt, car l’exercice me plaît beaucoup !

21 janvier 2013

Le bureau dans lequel je travaille a été dévasté hier par un incendie. La précarité des choses m’ébranle. Je suis d’autant plus convaincue de ne rien remettre au lendemain. La vie parallèle que je partage avec Francis Delphy prend un sens nouveau. Je puise chez lui la force et la sérénité qui me manquent. Après tout je lui donne tout mon temps libre et ma création. L’échange est honnête. Nos chemins continuent, bien distincts, mais proches. C’est rassurant. Si je trébuche, je tends le bras. Je sais qu’il sera toujours là. Je ne veux pas qu’il disparaisse. S’il meurt, je meurs. Nous sommes liés depuis trop longtemps.

A la question : pourquoi Wally Baumann a été immédiatement attiré par Francis Delphy ? Je décris, comme lui, ma fascination pour ce sous-officier sous-marinier, sociable et trop empathique. Un homme au sourire facile, plaisantin, un peu rêveur parfois, et toujours prêt à rendre service, mais surtout très imparfait. Son instabilité de caractère, ses questions continuelles, ses craintes de ne pas réussir, les souffrances occultées de son enfance, et cette peur qui le hante trop souvent. La peur de la différence, de ne pas être assez aimé, de ne pas être reconnu comme il s’applique tant à se montrer : solide et compétent, viril et courageux. Il donne, mais il ne sait pas recevoir. Il n’attend rien des autres, si ce n’est du respect, de la reconnaissance. Il ne cherche pas l’amour. Aimer, ce serait ouvrir une brèche dans la carapace de son personnage si bien modelé. Il craint l’inondation dans son être le plus profond, celui qu’il refuse de connaître, et qui pourtant est le meilleur de lui-même.

Je construis en premier sa partie visible, pour mieux le décortiquer ensuite et comprendre quelles sont ses fondations. Je me plonge dans le subtile, le retenu, ces petits gestes répétitifs quand la gêne s’installe, ces mots qu’il se retient de prononcer pour ne pas ouvrir la porte à un flot de paroles interdites. Alors je reviens à Wally Baumann, l’ami rêvé, disponible, doux et mignon. L’homme qui préfère rester adolescent, candide devant les relations humaines, et incollable sur les sujets scientifiques qu’il étudie, assimile et analyse avec curiosité. Jeune, solitaire, bridé dans ses pensées les plus secrètes, il sent chez Francis Delphy une pudeur similaire à la sienne. Une sensibilité bien cachée, mais qui laisse filtrer une lumière magnifique dont Wally se nourrit. Il se ressource à son contact, il se révèle. Il offre à ce marin trop sûr de son image l’opportunité de devenir authentique. Il l’invite à se mettre à nu, corps et esprit. Un défi, une épreuve, une permission ? Francis voit en Wally un fruit défendu, superbe, appétissant, mais mortel. Le sous-marinier tient à continuer une carrière sans tache, sans vague. Il veut garder la fidélité de ses copains, la confiance de ses supérieurs, le respect de ses voisins, le regard neutre de la société et la compagnie occasionnelle de ces femmes libres dont il garde l’adresse. Mais il veut aussi être aimé, écouté, deviné et compris, caressé, enveloppé d’une confiance totale. Il pourrait conjuguer sa vie à deux, mais il a peur de changer.

Créer un tel bouleversement me permettrait d’oser un regard sur ma peur? Et si ses craintes rejoignaient les miennes ? En cherchant à comprendre ce que cache Francis, que vais-je découvrir sur moi-même ?

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17/12/2016

Souvenirs

 

REACTIONS

28 aout 2012

J’en reviens donc à mes souvenirs de petite fille, déjà très créative. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours lutté contre l’injustice et la cruauté. La souffrance des autres me transperçait au point de devenir la mienne. La voir jouée dans un film me faisait oublier le jeu de l’acteur et les trucages. Elle devenait réalité au point de me rendre malade et insomniaque. J’ai compris très vite que les films d’horreur et les thrillers psychologiques n’étaient pas pour moi. Mais je ne voulais pas montrer à ma famille ou mes amies cette sensiblerie exagérée, et je préférais faire semblant de supporter les images pénibles… en fermant les yeux. Longtemps, elles ont hanté mes nuits. Plus tard, je leur ai donné un sens. J’ai milité contre la discrimination, l’intolérance, l’incompréhension, en abordant dans mes bandes dessinées les sujets du handicap physique, de la maladie, de la violence, des animaux domestiques ou sauvages menacés ou maltraités… Pour moi, l’Amour est le plus fidèle des guides. Il rend beau celui qui l’accueille et le donne. Condamner certaines personnes parce que leur sentiment amoureux n’entre pas dans une norme basée sur la majorité me révolte. Se moquer de quelqu’un parce qu’il aime une personne de son sexe me dépasse. Celui qui critique la dame qui pleure le décès de son animal préféré me pousse à lui répondre : « L’amour ne devrait avoir aucune limite, si ce n’est le respect de la personne à qui il s’adresse. »

20 septembre 2012

Il y a 31 ans, je m’apprêtais à voir naître un nouveau personnage, que mon corps préparait depuis neuf mois. Un vrai. Ma petite fille. Pour Christelle, j’ai aussi voulu raconter des histoires. Donner paroles et images à ses personnages préférés dans de petits livres confectionnés spécialement pour elle. Après ses quatre ans, je l’ai encouragée à les lire elle-même. Pour l’aider, j’utilisais les mots de son vocabulaire, avec de courtes phrases. Assise par terre dans sa chambre, j’ai partagé ses jeux, plus féminins que les miens. Barbies, princesses, jolis habits, mais aussi animaux et petites voitures prenaient vie dans ses petits doigts. Je voyais en elle la fille que je n’étais pas vraiment. J’ai vécu avec Christelle une deuxième enfance avec émerveillement.  

Mon bébé a grandi. Moi aussi, dans ma tête… Pourtant s’y trouve aussi celle que j’étais.

Adolescente, j’avais déjà imaginé que Francis pouvait être le père d’une gamine comme moi. Aujourd’hui, le suivre et le connaître avec le regard de mes quatorze ans m’amuse. L’exercice a clarifié quelques zones floues de cette époque de ma vie encore pleine de promesses et de perspectives. Mais si le physique et le caractère de Jenny s’apparente au mien, au même âge, ce sont nos seules similitudes. Son histoire est plus sinueuse que la mienne. Elle est entrée, suite à un naufrage, dans l’existence bien réglée de Francis Delphy. A douze ans, elle découvre que son vrai père n’est pas mort en mer avant sa naissance, selon la version de sa mère. Francis, lui, se sent trahi par la mère de Jenny. Pourquoi ne lui a-t-elle pas annoncé que cette vie germait en elle ? Il aurait refusé ce nouveau contrat avec la Navy, alors que la guerre menaçait au Viêt-Nam, pour rester avec Daisy. Quand il est revenu au pays, elle était partie sans laisser d’adresse en emportant son secret. Combien d’histoires amoureuses se terminent ainsi sur un non-dit ou un quiproquo ?

Me voici donc intégrée physiquement dans le monde parallèle que je me créais déjà en 1975 : à bord d’un sous-marin très perfectionné, plus destiné à l’exploration et la recherche scientifique qu’à la guerre. Bien qu’il transporte torpilles et missiles au cas où… Une fille au milieu des hommes, dans un espace restreint, en pleine mer, à des centaines de mètres de profondeur. De quoi faire flipper ? Voilà matière à de nombreux sujets : la découverte d’un monde sous-marin mystérieux, l’aventure, l’anticipation, le suspens, l’étude sociologique des membres de l’équipage, l’évolution intérieure et spirituelle de Francis. Par conviction, je préfère impliquer le SSN Poséidon dans des missions à but écologique, scientifique ou humanitaire. J’aime aussi ce paradoxe d’imbriquer des technologies plus actuelles, considérées comme futuristes par ces marins d’il y a quarante ans. Oui, pour conserver intacts mes souvenirs d’adolescente, je garde l’atmosphère et le cadre de vie telle qu’il était à cette époque.

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07/11/2016

Mais QUI est-il?

Francis Delphy, sous-marinier, aventures en mer, dauphins, marin

 

INTERROGATIONS (partie 2)

28 mai 2012

Je suis en vacances, au bord de la mer. A cette époque, le camping est presque vide. J’ai enlevé ma montre. Danny rattrape les trop courtes nuits du reste de l’année par de fréquentes grâce-matinées. Nous nous laissons enfin guider par nos rythmes naturels. Les repas sur la terrasse du mobil home se prolongent par des conversations ou des jeux. Je dessine, j’écris, je crée pendant que mon conjoint se plonge dans des lectures plus informatives et techniques. Mon esprit se repose durant les promenades dans les dunes ou sur la plage. Je m’abandonne à l’eau salée et je reviens en pensées aux côtés de mon sous-marinier préféré. Pour lui, cet élément liquide fait partie de son quotidien. Je l’envie. On désire toujours ce que l’on n’a pas. Je viens d’un pays magnifique, entourée de plaines, forêts, lacs et montagnes. Il ne manque que la mer. Le lac me permet de rêver un peu, mais si peu… Alors je laisse mon esprit créatif s’occuper du reste. Et bon sang, il se débrouille plutôt bien ! J’oriente mes lectures vers mes sujets. Tout y passe : documents sur la marine, sur et sous la mer. J’essaie de comprendre le fonctionnement des machines, le mode de vie des cétacés, la biologie de ce monde profond. Je lis des romans sur le même sujet. Je triture internet dans tous les sens. Je deviens boulimique. Toutes ces informations s’accumulent dans ma tête, se brassent, macèrent et me restituent par vagues parfois tempétueuses des éléments précieux pour mon histoire. Mon personnage y trouve sa place. Ce qui l’entoure le rend encore plus vivant.

Comme Francis est mon complément masculin, il commence par se montrer très macho, enclin à la drague et à la bagarre. Plutôt extraverti et amusant, avec son physique un peu rond, il inspire confiance. Je n’ai jamais aimé les muscles saillants. Rien à voir avec les héros américains des années soixante ! Militaire, il est resté par choix sous-officier dans la marine, engagé depuis six ans à bord du sous-marin Poséidon. Un milieu exclusif, réservé aux hommes, confiné, où la vie privée et le travail s’entremêlent. Sa position de chef d’équipage, subordonné aux officiers, lui permet une relation directe avec chacun. Il doit montrer l’exemple et faire exécuter ses ordres. Situation qui lui convient, surtout dans ses périodes de doute où sa position lui donne de l’assurance. Loyal et courageux, un peu rêveur, presque utopiste, il préfère s’appuyer sur les décisions de ses supérieurs pour se donner bonne conscience.  Mais il ne les suit jamais aveuglément. Si une action dépasse ses convictions, il est capable de s’y opposer. Plusieurs fois, il a frisé le rapport d’insubordination et la dépose de ses galons. Sa sympathie, sa générosité et ses actes de bravoure sont pris en compte. L’amiral et le capitaine sont devenus ses amis et ils se montrent souvent compréhensifs.

Comment m’est venue cette idée saugrenue de confronter Francis à un homosexuel ? Puisque je suis aussi lui, je m’imaginais mal coucher avec une nana. Je trouve les mecs tellement plus attirants… Alors voilà… Va falloir faire avec !

Francis est sociable et séduisant, il attire de belles femmes, et il en profite. Mais elles aussi profitent de lui. A son détriment. Donc il reste célibataire. Il n’a pas confiance en elles. Seuls les mecs sont à ses yeux de bons copains, fidèles et fiables. Jamais il n’imagine associer à ces amitiés une quelconque attirance physique. Ressembler à une lopette, ce serait le sommet de la honte. Et la honte, il a donné, déjà dans son enfance. Mais l’amour tendre, tolérant et inconditionnel du biologiste Wally Baumann finit par craqueler son épaisse carapace. Il voit dans ce jeune scientifique introverti la part de féminité qui lui manque. Son ami devient son complément. Francis va oser faire un pas dans le vide. Wally va le rattraper. Ils vont partager tendresse, passion et vie commune. Un amour énorme et parfait, sans compter sur les gens cruels qu’ils vont croiser. L’intolérance, la provocation, la brutalité envers les gays deviendront leur enfer. Surtout celui de Francis, qui finit par rendre Wally responsable de ses tourments.

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